Comment le football change la vie des filles en Inde

Dans l’un des Etats les plus pauvres d’Inde, une ONG aide les jeunes Indiennes à se battre contre les mariages forcés, à gagner en confiance, en ambition et à augmenter le taux de participation à l’école. Le tout à travers le sport.

Kusum Kumari n’avait pas un bel avenir en tête lorsqu’elle a commencé à jouer au football à l’âge de 9 ans, près de sa maison à Jharkhand en Inde. Elle voulait simplement s’amuser. Agée de 15 ans aujourd’hui, elle repousse les frontières de ce qui peut être accompli par les filles dans cet Etat connu pour le trafic d’humains et le mariage d’enfants.

« Les gens croient que les filles devraient aller chercher de l’eau du puits, laver la vaisselle, laver les vêtements dans l’étang, travailler la terre, couper l’herbe pour les vaches, ramasser du bois et faire à manger, » disait-elle lors de la « Girl Power in Play Symposium » en marge de la Coupe du Monde de football féminine au Canada. « Mes coéquipières et moi-même savons que tant que nous restons ensemble, nos rêves pourront se réaliser dans la vraie vie. Nous voyons dans nos familles et villages que lorsqu’une fille termine sa 10ème année scolaire, elle doit se marier. Nous ne voulons pas nous marier jusqu’à ce que nous soyons capables de nous débrouiller toute seule. »

Avec le soutien de Yuwa, une ONG qui utilise les sports d’équipes féminins comme plateforme pour le développement social, Kumari et ses coéquipières ont contesté l’idée largement répandue que la place des filles est à la maison. Elles ont acquis de la reconnaissance parmi leur communauté, mais également sur les terrains de football à l’étranger.

En 2013, l’équipe a fini 3ème lors d’un tournoi réservé au moins de 14 ans en Espagne, et l’année dernière, elles ont voyagé jusqu’au USA afin de prendre part à la Schwan’s USA Cup.

Le rôle du sport dans la promotion du développement a pris de l’importance depuis que l’ONU a spécialement créé une équipe pour « le sport au service du développement et la paix » en 2001, adoptant une résolution deux ans plus tard sur le sport comme moyen pour aider à atteindre les « objectifs du millénaire pour le développement ».

« La sensation de pouvoir (qui vient du sport), la sensation d’accomplissement, la force physique – peut aider à changer leur vie, » dit Katja Iversen, directeur général de « Women Deliver »,  co-organisateur de « Girl Power in Play » avec l’Unicef, Right to Play, One Goal et Global Alliance for Improved Nutrition. « Voilà pourquoi nous avons réellement besoin de prendre au sérieux le sport comme un réel moyen d’autonomisation*. »

Pourtant, malgré le succès de certains projets comme Yuwa, dont les programmes ont permis à des dizaines de filles de rester à l’école, les experts insistent sur le fait que le sport est loin d’être une solution à toute épreuve sur le chemin qui mène à l’autonomisation des filles.

« Plusieurs organisations sont incapables de lutter contre les inégalités structurelles qui marginalisent ces groupes en premier lieu, » raconte Lyndsay Hayurst, une experte en autonomisation des filles et en sport à l’université de la Colombie-Britannique. « Cela prend beaucoup de temps et beaucoup d’argents, mais aussi beaucoup de changements sociaux (pour améliorer les droits des femmes). »

Indienne jouant au foot Association Yuwa

Yuwa a été fondé en 2009, et environ 150 filles participent désormais à leurs entraînements et matchs de football. Lors de ces rassemblements, les filles discutent sur des questions allant des droits de l’homme à leurs corps. Il est vrai que Jharkhand est un Etat tristement connu pour la prostitution de jeunes filles. Yuwa propose également des cours supplémentaires afin d’apporter un complément à l’éducation. Elles se rassemblent presque tous les jours, parfois les journées commencent à 5h30.

Malgré tout, certains locaux critiquent vivement le fait que les filles portent des maillots de football et jouent au football, Yuwa a créé « une communauté de soutien où il est bien vu d’aller à l’école et d’être ambitieux », dit Rose Thomson, directeur d’éducation pour l’ONG. Quand les filles ne viennent pas à l’entraînement, leurs coéquipières vérifient qu’elles vont bien et parlent à leurs parents pour être sûr qu’elles puissent venir la prochaine fois.

Ces programmes boostent la confiance et nourrissent les ambitions de ces jeunes filles. Elles disent vouloir devenir médecins, avocates ou juges. Leurs succès sportifs et académiques conquirent leurs familles et leur donnent du courage pour dire à leurs parents de reporter les mariages.

« Avant de rejoindre Yuwa, j’allais à l’école – mais à ce moment-là, je n’y allais pas tous les jours, » raconte Kumari. Sa sœur, elle, a dû abandonner l’école pour se marier à 15 ans.

Neha Baxla, directrice du développement de l’enfant à Yuwa, négocie directement avec les familles. « Le plus grand challenge… est de faire comprendre aux parents pourquoi les filles ont besoin d’aller à l’université, ou pourquoi il est important pour elles d’avoir un emploi, » nous dit-elle. Et plus les filles deviennent âgées plus le travail des organisations auprès des familles est difficile. « C’est surtout à cause de la pression sociale (que les parents veulent garder les filles à la maison), parce que c’est un village de campagne. » Baxla rajoute que la plupart des parents sont illettrés, il est alors plus compliqué pour eux de comprendre les bénéfices que procurent Yuwa. « Ils n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, ou d’avoir vu ce genre de choses arrivé dans leur vie. »

Les parents de Kumari sont illettrés, mais elle prévoit malgré tout de rentrer à l’université afin de devenir éducatrice et aider d’autres filles comme elle. « Je leur dirais que l’éducation est très importante, et aussi que le sport, n’importe lequel, t’aidera à comprendre les choses. »

 

*Vient de "empowerment" en anglais, qui signifie l'octroi de plus de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qu'ils subissent. Divers équivalents ont été proposés en français : « capacitation », « autonomisation », « responsabilisation », « émancipation » ou « empouvoir »

Football féminin en Inde

Source : Traduction partielle de l'article du Guardian. Version originale en anglais ici
Photos : credits to Yuwa here

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